jeudi 1 décembre 2016

Episode 22 - La Forêt Chuchotante



Une fine frontière sémantique sépare l’étrange du magnifique et cette frontière est couverte de méduses.

Bienvenue à Valnuit.

Mesdames et messieurs, beaucoup d’entre vous ont sans doute remarqué la nouvelle forêt qui a fait son apparition à l’est de Valnuit. Difficile d’expliquer comment cette dense forêt de pins a surgi dans un vaste paysage de garrigue, ni comment des arbres ont poussé en seulement quelques jours, mais cette forêt se met à empiéter rapidement sur notre petite ville.
Les botanistes de l’université communautaire de Valnuit ont déclaré que cette forêt luxuriante avait pour nom la Forêt Chuchotante et que, aussi belle soit elle, nous ne devrions pas nous en approcher.


Les employés de la direction des parcs, jardins et espace verts sont du même avis. Ils ont exprimé cet avis sous la forme du mot « non » écrit sur un morceau de papier, avec une centaine de O et peut-être deux douzaines de N, ce qui donne quelque chose comme :
NNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOONNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNN !

Ou peut-être un cri avec une sorte d’écho. Il n’y a aucune didascalie dans leur communiqué de presse, donc c’est difficile à dire. Néanmoins, nous savons la chose suivante : il y a une Forêt Chuchotante à la sortie de la ville et nous avons une interdiction formelle de nous en approcher.

L'Académie scolaire de Valnuit a annoncé que les écoles seraient fermées pendant toute la semaine prochaine parce que rien n’est réellement important et... est-ce que la réalité même existe ? Les membres de l’Académie ont cité le continuel élargissement du ciel nocturne comme motivation principale de leur décision.
« Comment peut-on accorder une quelconque importance à des choses aussi insignifiantes que les mathématiques, l’orthographe ou l’histoire quand le vide a déjà englouti notre minuscule existence ? Nous sommes des fourmis que l’univers écrase tous les jours de ses pieds indifférents, donc ça suffit ! On ne peut plus continuer comme ça » a déclaré le Conseil Scolaire en sifflant une bouteille de vin et en dodelinant faiblement de la tête.
Le président du Conseil, un énorme nuage luminescent qui fait pleuvoir des animaux et qui projette un voile de désespoir sur tout ce qu’il recouvre, a ajouté la chose suivante : « Rampez, pauvres mortels. Léchez le sol et suppliez-moi d’épargner vos vies insignifiantes ! »
Certains parents sont évidemment très contrariés de voir les écoles fermer leurs portes. Ils estiment que nous ne pouvons pas laisser la vaste incompréhensibilité de l’univers inconnu nous empêcher d’avancer. Nous devons persévérer.
Diane Crétonne, la trésorière de l’Association des Parents et des Enseignants a déclaré la chose suivante : « L’éducation est une part importante de la vie d’un enfant. Faire fermer les écoles parce que vous avez peur de votre propre insignifiance, c’est ridicule. Vous voyez ? Je suis en train de regarder le ciel ! » Elle a continué : « J’affirme, ciel, tu ne peux pas me retenir ! Je peux tout faire... je peux... je... »
Elle s’est ensuite tu, a laissé tomber son bras, le poing relâché et a soupiré bruyamment.
Elle a ajouté : « Rien n’est réel, je ne pense pas. Peu importe. On s’en fiche. »
Elle s’est ensuite remise à fixer le ciel, une larme solitaire zig-zaggant le long de sa joue droite tandis qu’elle murmurait à propos des arbres et du fait qu’ils avaient « tout compris ».

Et maintenant, voici un message d’utilité publique :
L’Association de Psychologie de Valnuit , en association avec un service gouvernemental indéfini mais néanmoins menaçant ont demandé aux citoyens de se mettre à consigner leurs rêves par écrit.
Tenir un journal de vos rêves peut s’avérer un exercice satisfaisant pour comprendre votre inconscient, vous aidant à vous auto-examiner et à bien équilibrer vos émotions. Ces journaux peuvent aussi être remplis d’informations utiles pour les membres du gouvernement et les responsables du marketing. Bien sûr, chers auditeurs, beaucoup d’entre vous me diront : « Ça a l’air merveilleux, Émile, mais comment ça marche ? »
Bonne question !
Cela fait des années que j’en ai un, et je dois dire que je suis d’accord avec l’association des psychologues. A première vue, ça a l’air difficile parce que vous devez prendre l’habitude d’écrire juste après le réveil, mais aussi parce que le Conseil Municipal n’a toujours pas levé les interdictions qui pèsent sur les ustensiles d'écriture. Mais une fois que vous saurez fabriquer un stylo-qui-n’en-est-pas-un avec une paille à cocktail, du coton et autant de colorants alimentaires que vous le souhaitez... vous pourrez vous lancer !
Pour aider les citoyens de Valnuit à débuter, l’association des psychologues a créé ce guide fort utile : 

  • Étape une : Trouvez un dictionnaire ou un livre d’hymnes dans une langue étrangère. Il est fortement recommandé de choisir un texte en russe ou en ukrainien, mais ça ira aussi avec de l’allemand.
  • Étape deux : Créez un compartiment secret en découpant plusieurs pages du livre.
  • Étape trois : Dès votre réveil, notez votre rêve dans ses moindres détails.
  • Étape quatre (la plus importante) : Mangez le morceau de papier sur lequel vous avez écrit votre rêve. Ensuite, placez le squelette d’un oiseau dans le livre.
  • Pour finir, enterrez le livre près d’un magnolia ou d’un saule et répétez l’opération tous les jours.

Chers auditeurs, plus tôt vous vous y mettrez, plus tôt vous pourrez concrétiser votre existence, explorer votre psyché et plus tôt la Police Secrète Municipale pourra trouver et arrêter ces vils mécréants qui n’arrêtent pas de rêver de chevaux.


Plus d’informations sur la Forêt Chuchotante :
Henri Leroy, qui habite à la sortie de la ville a déclaré qu’il s’est rendu ce matin dans la forêt, juste pour voir pourquoi on en faisait toute une histoire. En s’approchant de la lisière il a ressenti une peur intense et il a commencé à trembler et à transpirer. Il a soudain entendu un petite voix, ni féminine, ni masculine, lui chuchoter : « Tu es vraiment splendide aujourd’hui, Henry. J’aime bien ce que tu as fait avec ta barbe. Et regardez-moi cette ceinture ! Tu viens de l’acheter ? »
Et effectivement, la barbe d’Henri est vraiment splendide, chers auditeurs. Il a enfin laissé pousser son vieux bouc et il a arrêté de le teindre en noir. Il a maintenant une barbe grisonnante, régulière et fournie, une couverture de sagesse à l’allure soyeuse qui complémente son visage noble et sage. La forêt a carrément raison !
Henri est ensuite entré dans les bois et toute son angoisse existentielle s’est envolée. Il s’est senti jeune et insouciant comme jamais et la forêt lui a dit qu’elle l’aimait. Elle lui aurait apparemment chuchoté : « On t’aime, Henri. Tu es un homme bien et tu es un homme beau. Ça te dis qu’on passe plus de temps ensemble ? Allez, on se racontera des blagues et pourra peut-être faire des jeux ! Tu es un ami formidable. Soyons amis. »
Henri a répondu qu’il aimerait bien rester, mais qu’il s’était souvenu qu’il avait le câble et qu’il ne voulait rien rater juste parce qu’il y avait de beaux lieux naturels qu’il n’avait jamais exploré. Du coup, il est rentré chez lui pour regarder le marathon français de Top chef.
Donc, auditeurs, on dirait bien que la forêt est plutôt amicale. Je ne vois vraiment pas ce que ces académiciens et ces gratte-papiers pouvaient bien raconter. Henri nous l’a dépeint comme un endroit fort sympathique !
Je vais envoyer notre stagiaire, Richard, y faire un tour pour en savoir plus sur cette fascinante nouveauté dans notre paysage.

Et maintenant, voici le calendrier de la communauté :
Le vernissage d’une nouvelle exposition aura lieu lundi au Musée Juvénile sur la Science. L’exposition s’intitule « La Lune est un mensonge ! ». Elle parle du fait que la Lune est un mythe créé par le gouvernement pour nous empêcher de savoir qu’une ancienne organisation extraterrestre contrôle les océans. Dans la salle des travaux manuels, les enfants auront l’occasion de fabriquer leurs propres lunes avec du polystyrène et de la propagande agressive, exactement comme le faisaient les Maçons !
Mardi, Buddy Holly revient au magasin de disques « Hibou Sombre ». Pas de spectacle, ni de séance d’autographes pour des livres. Personne ne verra Buddy Holly. Il flottera au-dessus des épaules des aficionados de la musique et critiquera leurs goûts musicaux malavisés. La légende du rock fera une crise de larmes aux clients fautifs. Ces derniers auront aussi également droit à un horrible frisson dans le dos, infligé par la légende du rock elle-même.
Jeudi, c’est le jour du ramassage des déchets recyclables. Le papier va dans les sacs bleus, le plastique dans les sacs transparents. Les dents que vous avez perdues à cause de l'incident d’eau municipale de la semaine dernière devront être mises délicatement dans une boîte en bois que vous enflammerez.
Vendredi, il y aura des cours de cuisine pour débutants au Centre de Loisirs de Valnuit. Les chefs amateurs pourront apprendre à manier des couteaux et à faire des pâtisseries. Un séminaire les aidera à savoir si oui ou non les cerfs ressentent la douleur ou s’ils sont juste tristes.
Un parade secrète aura lieu samedi après-midi. Vous saurez où et quand exactement si vous êtes sélectionné pour voir les ballons secrets et entendre les chansons secrètes.
Dimanche est le jour où, l’automne dernier, on avait décidé de faire du rangement. Tu avais promis ! On a du ménage à faire, okay ? Et c’est ce dimanche. Ne prévois pas de sorties, tu fais toujours ça ! Tu fais tout le temps ça !

A présent, écoutons un message de notre sponsor.
Vous ne voyez rien. Vous avancez à tâtons alors vous tenez à peine sur vos jambes. Vous sentez un liquide remplir vos chaussures. Vous savez que ce n’est pas de l’eau.
Une odeur âcre de saumure ou d’anxiété. Votre main se heurte à quelque chose de solide. Un mur, sûrement. Il est doux, comme du cuir, mais il est aussi humide. Vous laissez vos mains sur la surface qui bouge de l’intérieur vers l’extérieur, comme si elle respirait. Non. C’est plutôt comme... des spasmes. Vous entendez un grondement sourd au-dessus de vous et un gargouillis en-dessous. Vous ne voyez toujours rien. Les murs tressautent rapidement. Vous perdez l’équilibre et glissez le long du sol. C’est la même surface, mais le liquide clapote maintenant devant vous. Quelque chose vous attrape la jambe. Quelque chose vous tire vers le bas !
Vous ne savez pas où vous allez.
Folie !
Folie, quel est le chemin à suivre ?
Vous criez, mais aucun son ne sort de votre bouche obstinée, de votre gorge effrontée. Vous tendez le bras... pour atteindre vous ne savez quoi, mais vous tendez le bras.
Un éclair de lumière aveuglante, un moment de compréhension. Vous êtes dans un débarras vide, attaché à une chaise. Vous n’êtes pas seul ; les autres portent des capuches et ils sont avachis.
Vous vous souvenez d'un cauchemar éveillé. Sa douleur familière vous rassure. Vous sentez une odeur de fermentation et vous entendez un bip monotone sans fin. Quelqu’un hurle dans une langue que vous ne connaissez pas. Vous aimez votre famille. Vous les aimez !
Bienvenue chez Léon de Bruxelles. Des aliments frais, tous les jours !

Plus d’informations sur la Forêt Chuchotante :
Richard, notre stagiaire, a appelé pour nous dire que la forêt était stupéfiante et qu’elle avait été tellement accueillante, dès son arrivée. Elle lui a apparemment chuchoté : « Richard, tu as de charmants yeux verts. Je n’arrive pas à croire que je les remarque seulement maintenant ! Cette chemise les met vraiment en valeur. Tu as aussi de jolies mains douces. Tu joues de la guitare ? Tu aimerais en jouer ? Est-ce que tu aimes la musique ? »
Richard m’a informé qu’il voulait rester là, mais je lui ai répondu qu’ici à la radio, il avait toujours un boulot de stagiaire à faire, comme archiver les contrats publicitaires et renommer les insectes sans ailes. Il a cependant insisté pour rester dans la forêt.
Il m’a dit que ses pieds ont commencé à le gratter, puis à fourmiller : un fourmillement très agréable. Il a ensuite remarqué que des taches gris-brunâtres apparaissaient sur ses pieds et ses jambes et qu’il ne pouvait plus bouger. Richard m’a assuré que c’était exactement ce qu’il désirait, mais j’avais déjà envoyé quelqu’un à la rescousse.
Mesdames et messieurs, pour votre sécurité, n’allez pas dans la Forêt Chuchotante. N’écoutez pas ses compliments mensongers et ses flatteries à l’eau de rose. Suivez l’exemple d’Henri Leroy. Restez chez vous et regardez la télé ! Vous n’avez aucune raison d’aller explorer la nature. Aucune !

Pendant que j’essaye de savoir ce qui est arrivé à notre stagiaire, passons à la météo.
[Carol of the Bells (Christmas Cover) par Myuu]

Eh bien, mes chers auditeurs, la Forêt Chuchotante nous apporte de bonnes et de mauvaises nouvelles.
La mauvaise nouvelle c’est que le stagiaire Richard, tel que nous le connaissions, est perdu pour nous pour toujours. C’est également le cas pour la douzaine de secouristes, de citoyens inquiets et des amoureux de la nature curieux qui se sont tous rendus sur les lieux aujourd’hui. Permettez-moi d’adresser toutes mes condoléances à la famille de Richard. C’était un stagiaire brillant qui nous manquera à tous.
La bonne nouvelle, c’est qu’aucune des personnes qui nous ont quittées aujourd’hui n’est techniquement décédée. Selon Simone Rigadeau du bâtiment des Sciences de la Terre de la faculté de Valnuit, la Forêt Chuchotante est un endroit où nous pouvons tous plonger nos mains et nos pieds dans la terre meuble et fraîche, laissant nos doigts et nos orteils pousser et vriller le sol, s’entremêlant rapidement et profondément les uns les autres, serpentant au travers d’un réseau organique complexe pour ne plus faire qu’un.
Dans la Forêt Chuchotante, tout le monde ne fait qu’un. Toute chose.
Ils se partagent les uns les autres à présent.
Je sais que Simone n’est qu’un être transitoire qui vit dans un placard du bâtiment des Sciences de la Terre et qu’elle n’est pas une véritable scientifique, mais je pense que c’est une jolie histoire qui donne un sens à ce qui serait autrement la vie insignifiante d’un stagiaire.

Alors dormez en paix, habitants de Valnuit, car nous n’avons perdu personne aujourd’hui. Ils se sont gagnés les uns les autres. A présent, ils partagent l’âme de la Forêt Chuchotante et ils seront avec nous pour toujours. 
Ou.... Au moins, du moment que les arbres vivent et je pense qu’ils en ont pour un bon moment... Je ne suis pas vraiment sûr. Quand j’étais petit j’avais un hamster et il est mort après genre deux semaines, alors bon... Qu’est-ce que j’en sais ?

Restez à l’antenne pour entendre le son d’un cœur battant la chamade.
Et comme toujours, bonne nuit, Valnuit. Bonne nuit.

Bienvenue à Valnuit est une traduction bénévole de Welcome to Night Vale, une production : Night Vale Presents. Le texte original est écrit par Joseph Fink et Jeffrey Cranor. Cet épisode a été traduit par l’équipe des Valnuitains et produite par Kalysto. La voix française de Cecil, Emile, est Kalysto.
Le générique est de Disparition. Il peut être téléchargé sur disparition.info
La météo de cet épisode était Carol of the Bells (Christmas Cover) par Myuu. Vous trouverez plus d’information en allant sur https://soundcloud.com/myuu/.
Les musiques utilisées dans l'épisode proviennent des liens suivants :
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Le proverbe du jour : si vous aimez quelqu’un, laissez-le partir. Libérez-le, tout de suite. C’est la Police qui parle et vous êtes encerclés.


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